EXTRAITS  DE  CARNETS  DE  BORD  (2000 - 2002)

 7.
Lu le Journal d'un écrivain de V.Woolf. Correspondance dans l'organisation nerveuse. Comme d'habitude suis assez incapable d'en retenir précisément des anecdotes, des idées bien assises. Des images plutôt dans la tête. Petites scènes de genre qui s'installent tranquillement en moi et se fondent dans ma propre expérience et ressortiront comme ça par hasard au détour d'une conversation. Comme au détour d'un texte. Cette fragilité de l'écrivain qui n'a pas vraiment de règles et qui cherche à voir clair dans son propre désir d'expression. Avance avec pourtant toute la clarté de son intelligence et de sa sensibilité vers un bout d'inconnu. Invente son chemin. Je cherche quand même ce passage de 1926 intitulé Art de second plan, à propos d'un ouvrage d'un certain Maurice Baring : "En deçà de ses propres limites, ce n'est pas de second plan, ou du moins pas de manière évidente à première vue. Les limites sont la preuve même de sa non-existence. Il ne peut faire qu'une chose, ce qu'il est lui-même ; un charmant anglais, propre, modeste, sensible ; en dehors de cela qui ne porte pas loin et n'illumine guère, tout est comme cela doit être : léger, sûr, proportionné, et même émouvant. Raconté de manière si distingué que rien n'est exagéré mais que tout est en rapport et bien équilibré. Je pourrais lire de tels livres éternellement, me suis-je écriée. Léonard me répondit qu'au bout de peu de temps on en serait malade à mourir ."

" Face à cela, l'incompréhension ou les réticences à l'égard de l'Ulysse de Joyce." Un livre inculte et grossier,
le livre
d'un manœuvre autodidacte
et nous savons combien ces gens sont déprimants! Egoïstes, insistants, rudimentaires, stupéfiants et pour finir, dégoûtants. Quand on peut se procurer des viandes rôties, pourquoi les manger crues ? " (16 août 1922 après les 200 premières pages. Voir ensuite le 7 septembre.)

A propos d'une remise de prix : " Tant d'insignifiant décorum. J'avais l'impression qu'il n'y avait pas un seul cerveau adulte parmi eux. En fait, c'était  l'épaisse et morne bourgeoisie des lettres qui se trouvait là, et non son aristocratie. "(13 juin 27)

  8.
Il y a c'est vrai un art de la représentation et un art de la signification. Bien entendu, une profonde imbrication des deux. Mais on se rend bien compte que la Théorie-Ponge, plus , bien sûr, que sa pratique véritable, en mène encore aujourd'hui, beaucoup à vouloir rivaliser avec le prétendu réel, vers la représentation, une sorte de réalisme du rien, de l'insignifiant dont on peut se demander quand même ce qu'il a à nous offrir d'autre que la satisfaction toute narcissique d'avoir monté face aux choses du monde une petite choucroute de mots toute garnie de cette complaisance à se dire qu'on était là, qu'on avait à la main ces choses et tout ce cadre dans les yeux.

  9.
Passé d'Emaz à Maïakovski. Au fond deux figures du poète au XIX. Et finalement

Poème des tours jumelles au bout de mon jardin

ou

la façon dans le jardin dont
plient le vert le rouge

tout le mûri mourant aussi des arbres
des plantes

ça ne va pas d'un coup
le jet d'un caillou dans les branches

un flux d'ailes

une montée plutôt d'humide de jouissance qui tremble [érafle un peu la lumière
sentir
que va bouger vraiment la terre sa distance élargie

qu'on entrevoit
dans la hauteur prête à tomber

des herbes

ou

désormais bien autrement perçue
à force

non pas de regarder
mais d'assembler

de bricoler autrement les signes

cette journée
dont le plus de réalité
demeurera cette abstraction étrangement sensible

cet écho déformé résonnant plus profond
comme au centre du monde

parmi les choses anonymes
ligne sans doute brisée
dessinant un espace

où loin

j'ose porter les mains devant mon visage
pour la bien voir


terriblement nommée

ou

pour me souvenir moi
une vie ordinaire sans rien
sans souvenirs immondes sans
grincements de dents

sans que je me sente obligé non plus d'être
absolument moderne

doutant de tout
ce que pauvrement je possèd

un corps des images à peine
un sentiment de la beauté des choses
un abri court

parmi toute une violence
chaleur lumière

tout un spectacle qui s'effondre

à l'origine une première dimension baudelairienne. C'est bien visible chez Emaz. Ce " bas " ce " lourd " qui chez lui " pèse comme un couvercle ".

ou

c'est un autre siècle qui commence        ici        dans la traversée
de cette lumière grave

accompagnée de        chutes de        tombées
où se liront d'        autres paysages
de vagues de        jardins retournés
de marches ralenties dans
l'écorce épineuse des        dunes puis des        ruines

tout un tracé fuyant
une brûlure brusquement
que bientôt personne ne saura plus dire

aucun vivant quelconque        prolongé

extrait de Quatorze propositions pour dire
cette autre journée qui s'effondre (11 septembre 2001)

 

Poème de l'impossibilité d'écrire encore un poème

alors
attaque l'air fauche
une gerbe de vent maigre

emportant loin l'ancienne symétrie
des yeux plus d'yeux la commissure des lèvres

a ce cri
sa bouche tordue de colère

puis tellement ça
cogne
cognés
trop noir le noir la gorge

sur
ceux qu'on traîne traînés vifs encore aujourd'hui
[dans la file
a son corps barbelé

son
visage

celui des autres
qui déchire

Cet étranglement du vivre. Ainsi dans ce texte que je relis pour Ecrit(s) avec ces traînées de pluie et ce triste hôpital, jusqu'à ces " cloches " finales qui cependant ne cognent plus avec furie. Car c'est là la divergence. Pas d'emphase chez Antoine E. Pas de ce bric-à-brac fantasmagorique que B. doit au courant " frénétique " de son époque issu en droite ligne du roman noir anglais. Et c'est là qu'on retrouve M. car chez lui l'emphase ou plutôt comme on disait dans ma famille, le tempérament est terriblement sensible. Cette énergie, cette volonté, un " moi " pléthorique qui le pousse à vouloir " arracher la joie aux jours à venir ". Et à pleurer avec tous ceux " que le nœud des midis " implacablement serre.
Il y aurait ainsi deux figures au XIX , représentant deux grands pôles ou deux grandes postures en matière de poésie. La posture du Mage en attente d'avenir et c'est Hugo, mais c'est aussi une des plus importantes dimension de Rimbaud ; et la posture du désenchanté ou de l'âme impuissante et c'est tous les poètes du spleen. Entre les deux encore les poètes impassibles. Les amateurs de pittoresque et de beauté plastique tenant le sentiment à distance.
Pour revenir à M., lui-même est aussi douloureusement affecté par la " stagnation mortelle " de l'existence quotidienne. " Elle reste toujours là des siècles comme avant. On ne la bat pas et elle ne bouge pas, la jument de l'existence quotidienne ."Et point de rencontre remarquable avec Emaz : " La graisse envahit les fentes de l'existence quotidienne et se fige, paisible et large. " " Le marais de l'existence s'est empli de vase, s'est couvert des lentilles d'eau du quotidien. ". Là encore se peut fonder une nouvelle opposition. Entre les poètes de la souffrance et les poètes de la jubilation. " Jubilation " : maître mot de la poésie de Jouanard. Et d'un certain nombre d'auteurs dont il se réclame. Ce qui n'exclut pas chagrins, douleurs, tristesse, réquisitoires et diatribes, mais on sent que tout le métier de vivre est orienté chez eux vers une espèce de quête presque systématique, en tous cas profondément réglée de la jouissance et d'une espèce de beauté à découvrir du monde. D'où cette irritation que l'on ressent parfois devant ce peu de dimension réellement combative, cette un peu trop grande connivence avec soi-même et la langue parfois qui les caractérise.
Le drame de Maïakovski : que le grand combat frontal des débuts de la Révolution, avec son évident entraînement d'idéal et d'illusions se soit émoussé avec l'affermissement des positions de la caste dirigeante et ait laissé le poète face aux petites et grandes mesquineries ordinaires. " La petite bassesse triviale " Il y a de la désillusion romantique dans cette destinée. Dans ce rétrécissement , ce rapetissement, comme le dit Jakobson dans son beau texte de 1931 sur la mort du poète. M. n'était pas fait pour ces stratégies de combat contre un tel adversaire fuyant et hypocrite qui applaudissait à ces vers comme à un simple spectacle, n'y voyant que prouesse sonore, se moquant terriblement du sens.
Alors quelle poésie pour le 3ème millénaire demande hardiment l'autre , pour faire à son tour spectacle de l'écriture et justifier sa position institutionnelle. Elle sera aussi de désillusion et de soliloque devant la foule. Ou bête, épaisse et corrompue comme elle.

  10.
Figure du poète de Baudelaire à nos jours. Pour une grande part du petit personnel enseignant aujourd'hui ce qui reste de littérature aux écoles, cette figure s'arrête le plus souvent aux surréalistes, Aragon, Eluard, René Char avec une courte avancée vers Francis Ponge auquel sont, il est vrai, consacrés un certain nombre d'études pédagogiques qui facilitent bien des choses.
On va de là pour faire un peu mode ou branché à la Petite Gorgée de bière et on proclame que les poètes actuels sont illisibles, qu'on ne sait pas ce qu'il faut en dire, alors qu'on n'a jamais vraiment essayé d'en lire. Il est vrai que leur diffusion presque toujours confidentielle par des maisons d'édition généralement à l'écart des circuits médiatiques ne facilite pas les choses.
Au niveau universitaire, à part quelques personnalités reconnues qui sont en même temps poètes, peu d'enseignants s'aventurent dans ces territoires mouvants de la modernité agile si bien que, comme l'écrit M.C.Bancquart, la plupart des jeunes professeurs qu'on projette dans les écoles se retrouvent face à la poésie contemporaine dans la position de quelqu'un " qui aurait arrêté sa culture musicale à Debussy et serait subitement transporté dans un festival de musique contemporaine ".
L'ambition toute nouvelle de J. Lang de faire entrer maintenant partout de la maternelle à l'université la création contemporaine et parmi elle bien sûr la poésie, est une tentative particulièrement louable de remédier à cette incompréhensible lacune. Mais cela suppose un important travail de remise en question de nos modes intellectuels de fonctionnement qui nous poussent davantage à la révérence envers ce qu'on nous a appris à considérer comme " les grands écrivains ", les " grandes œuvres ", toujours passées, qu'au libre examen critique des œuvres proposées par un présent insaisissable, en construction, à propos duquel aucune échelle de valeurs clairement posée ne peut nous soulager de tout engagement personnel de lecture et de pensée.

  11.
Poète : celui qui malmène la langue ou celui qui l'accomplit ? Qui la respecte ou qui la viole ? Voire qui l'accomplit en la violant ? l'anéantit par son respect ?

  12.
Si je comprends de mieux en mieux les choses, je reste cependant sans beaucoup de courage. Les milliers d'ouvrages de cette rentrée ! L'encombrement après de nos cervelles. Et le peu de tout cela qui nous reste. On le sait tous. Du moins passé un certain âge. Que ce n'est pas la littérature qui nous sauve. Non trop décidément de mauvais livres. C'est d'ouvrir avec elle progressivement les yeux sur l'illusoire réalité que nous

pourtant pas se lâcher maintenant la main
même si maintenant

on se dit fort

pas assez
fort

ça disparaît le jaune et rouge et pas si noir de la forêt

paisible

journée d'automne
une chance encore c'était aujourd'hui ce feu

dans les baraques

on est pris dans ce blanc maintenant leur gris presque pimpantes on
s'enfourne enfournés
sans cri

crier crier crier

autour
on remet la couleur la vraie nuit maintenant

même si verte devenue la cendre

leur millier de visages
cloués
sur le papier

la poudre éclair
le bitume de judée

qu'ensemble
tu regardes autrefois qui brûlaient
mais séparés toujours à

haute fructueuse température

Extrait de Par métier de visage
(après une visite du camp du Struthof par une belle journée d'octobre 2001).

Poème de l'espoir des peintres

mais blancs

ceux-là surtout traversent
montent toujours les escaliers de fer

un paysage autour de grand feuillage combustible
jaune durci de faines sur la bombe de la maison

la pesanteur de leur corps se franchit
d'un mouvement de la jambe

sans écraser

je parle d'eux visibles transparents

voyant ce blanc qu'est devenu leur geste la façon
qu'ils ont eu de pencher et de courber avec
sur eux les branches

le vif et le lent
faits ensemble pour le reste de la journée

quand

rose entouré de chair leur morceau de visage
parmi le sang la mousse

tout éclairait

qu'on n'était pas encore cette pâleur ce banc vide
à regarder par d'autres yeux

les crosses puis la mire

sans que s'accroche
leur rire au mu

quand
muette leur bouche au beau rose écaillé

rejaillit

pour saisir

l'ordre après d'un lieu calme onctueux

ces pensées
qu'éclairent des orpins la mélisse la rondeur
inhumaine d'un sein dans les couleurs du Primatice

ce jour lui ressemblerait presque accordé
gracié sûr du mouvement de ses mains
de son droit d'exister

d'arracher au chaos les choses familières

une odeur de matin puis les voix rayées bleues
en traversant la place

il est neuf heures
le peintre applique ses onguents ses clartés
sur les plaies d'un vieux mur griffé
d'ongles

en face

Extrait de De Vraies heures vivantes ( 2002)

prétendons cerner à grands coups d'artifice. C'est de voir à travers les œuvres les plus réussies se fissurer nos certitudes. C'est de redonner un corps problématique au monde.
Ailleurs, il est amusant et pénible à la fois de voir s'agiter les ficelles du succès. Obtenu. Simplement espéré le plus souvent. Ou fonctionner les gros pistons de la bêtise.
Dégoût voilà de tous ces livres. Et cependant de la sympathie, parfois de la tendresse pour ceux qui les écrivent . Toute cette humanité sensible et cultivée qui se débat au bord du vide.

  13.
l'idée que j'avais avec intimes, conjuguées… : de montrer la poésie comme le dernier carré des grognards à Waterloo. Poésie qui se meurt mais ne se rendra pas. C'est un dernier baroud de mots qui se resserrent, s'épaulent,font bloc, encerclés par le vide et se

replient (le premier vers) pour se lancer (le dernier) dans une contre-attaque suicidaire.
Mais l'idée, c'était aussi celle que j'avais plus ancienne, de l'inscription sur la pierre d'autel: idée de résistance mêlée à la prémonition d'une chose défunte.

  14.

Retrouvé cette note de février 99 : Concevoir mon écriture comme un tracé mental analogue à celui du peintre sur la toile. L'écriture est ici geste, engagement d'une dynamique se traduisant sous la forme d'un trait syntaxique. Le trait cependant ne tente pas de délimiter abstraitement un contour comme le fait le


philosophe. Qui essaie de définir un concept. Ce tracé est essentiellement une charge affective, émotionnelle, une succession de tensions ne répondant pas à une simple exigence d'expression rationnelle mais à la recherche d'une satisfaction esthétique personnelle. Le critère de l'achèvement de la forme est le sentiment de plénitude qu'à un certain moment elle me procure et qu'elle me renouvelle. Durablement.
Mais il faudrait définir plus clairement cette notion de satisfaction esthétique. Pas question ici d'un plaisir de forme qui serait indépendant du sens. Question plutôt d'une espèce d'évidence
discours de remise du Prix des Découvreurs à Ludovic Janvier

intérieure qui touche à travers la sensibilité, qui illumine au delà du cerveau. Sentiment que le mot est bien là sur la page, que les blocs de texte, leur jeu avec le silence, leur succession, leur rythme, le phrasé, les rapports d'image, le sens parfois indéfini encore qui s'en dégage, tout correspond à une sorte d'attente informulée qui prend là corps, trouve son exigence.

  15.
" Il faut avoir le courage de son goût et pas seulement de ses opinions, parce que je crois que le goût est une chose plus vitale encore que les idées. Il y a des choses qui ne peuvent pas passer. C'est un sens vital. C'est une chose qu'on ne peut pas faire, qu'on ne peut pas dire. Il s'agit d'attendre de ne pas être dégoûté par un mot…" F.Ponge (Pléiade p. 681) " La chose est formée presque dans le goût avant de commencer seulement à être dite ."
Travailler à élargir en profondeur son goût par des rencontres, des lectures. Cela ne se fait pas tout seul et d'un coup. Mais par une véritable ouverture, une volonté aussi d'accueil impliquant qu'on n'ait pas surtout peur de se voir remis en cause. Peur encore de découvrir les limites de son engagement dans l'écriture. De se trouver pauvre, étriqué, secondaire. Et qu'on aurait pu autrement ne pas l'être. L'être moins.
Penser des écritures vives, de longue haleine. A porter devant soi. Comme un chemin.

  16.
De profondes pensées toujours, du moins c'est comme cela que je l'éprouve en marchant dans la campagne au-dessus du village. Puis qui s'éteignent. J'éprouve peu l'envie de les retenir en les notant. Toutes brillantes ou solides qu'elles soient je préfère qu'elles passent ou s'insinuent en moi. Les avoir un instant accompagnées, les avoir un peu dirigées, en avoir reçu l'éblouissement suffit. Entrées, elles ne sont pas perdues. Sont l'expression d'une interrogation vitale qu'elles alimentent moins qu'elles n'en sont le symptôme. Et puis toute pensée a tendance à figer. Je suis, de loin, bien plus apte et sensible à suivre les mouvements. M'approfondir sans m'élever. En tous cas par l'idée. La pensée qui abstrait. Mais j'aime ces moments de grande clarté dans ma tête.

  17.
Fêtes amères de Noël. Plein de ressentiment envers moi-même pour n'être pas capable de maîtrise. Aucune perfection dans l'être. Heures, pensées, désirs : tout secoué, contradictoire. Ni dans l'ici, ni dans l'ailleurs. Pas plus à moi qu'aux autres. Alors, une succession de petites misères physiques. De raideurs dans le corps. Défaillances. Embruements.
" Chez les créateurs, et les écrivains en particulier, la tension est constante entre les valeurs du monde ordinaire - gagner sa vie, être un citoyen responsable, jouir d'une socialisation satisfaisante - et les valeurs du monde littéraire - se consacrer à l'écriture, devenir un auteur hors du commun, sacrifier le confort personnel à l'accomplissement d'une œuvre. D'où la multiplicité des modes de réalisation de soi comme écrivain, qui dessine cet espace des possibles complexe, où se côtoient une pluralité de comportements, de représentations, de valeurs." Nathalie Heinich Etre écrivain ( La Découverte 2000 ).
Vie de Marina Tsvétaïéva. Femme. Hors de toute maison. Et de toute raison confortable. Ecrit ce poème autour d'elle. Mais trop dans la pensée. Trop dans la poésie comme elle va aujourd'hui. Disant bien. Perçant peu. Dans la dimension satirique.

  18.
Lisant le Cantique des plaines de Nancy Huston. Drôle d'y retrouver tout à l'heure en surveillant mes élèves cette évocation du héros lanciné par son besoin de se délivrer d'un travail de professeur qui l'aliène pour se consacrer à son grand œuvre, une Histoire des conceptions du Temps. La manière dont, le jour où son épouse lui annonce qu'elle attend son troisième enfant, il lui annonce, lui, qu'il a choisi d'arrêter d'enseigner pendant un an ! ! ! Incompréhension de l'épouse qui subit quand même très chrétiennement son martyre. Impuissance du héros enfermé dans son bureau et soulagé le soir d'avoir à en sortir pour se mêler à la vie familiale… Rencontre heureuse de cette femme indienne après, choisissant des oignons. Grande et simple joie des corps qui se reconnaissent… Je n'ai jamais, en ce qui me concerne, rêvé d'abandonner mon métier. Dans l'ensemble, je ne déteste pas cette contrainte. J'aimerais seulement qu'elle soit un peu moins lourde, parfois. Et je m'arrange de plus en plus pour qu'il en soit ainsi. Sans que mes élèves en pâtissent. J'ai plus de mal avec les contraintes familiales. Sphère privée parfois un peu trop étroite. Besoin d'un temps dont je sois maître. Trouve mon équilibre à travailler ainsi, en partie pour les autres. A couper les trop grandes plages de travail solitaire. Souvent improductif. Ai toujours eu ce besoin de bien remplir mon temps. D'en être fier. Influence de cette formation par les instituteurs qui m'a tellement marquée et dont j'ai tant de mal à me délivrer. J'ai pourtant souvent remarqué à quel point le fait de m'adonner à de petites activités domestiques, voire le fait même de me promener en ville, de badauder, redonnait de l'allant à ma mécanique sensible et cérébrale. A condition que tout cela soit ponctuel. Que je n'ai pas eu le temps d'oublier le questionnement du moment. De relier la pensée à la petite agitation intérieure dont j'ai besoin pour donner un peu de poids, de substance et de nécessité à ma délicate existence.
Le texte sur M. Tsv. n'est pas si mauvais que cela, en définitive. A condition de ne pas me reprocher de n'en avoir pas écrit un autre qui me refléterait mieux, serait plus en accord avec la pente principale de ma nature au chant, à l'image décalée, en partie énigmatique. C'est un texte à coloration critique , qui reproduit en partie ce qu'il dénonce. Et où je suis à la fois l'enclume et le marteau. Donc pas toujours confortable. Sa conclusion surtout. A la fois l'évocation de l'échec d'une vie. Mais l'affirmation de la nécessité de la poésie : mon perce-neige. La poésie étant alors, par l'évocation de l'enfant, l'en avant attendu, espéré de la civilisation. Susceptible, à son tour, bien entendu de faillir. Mais ce serait criminel, sans doute, de lui refuser la possibilité d'incarner redoutablement, à son tour, cet espoir.

  19.
Aujourd'hui, une certaine poésie comme plaque d'enregistrement des aspects minuscules du monde.

  20.
Revenir aujourd'hui à ce carnet. L'écran tout illuminé d'un soleil matinal et longtemps attendu. Déluge ces derniers mois et délire d'activités dont je ne commence à sortir que pour y replonger sans attendre. Avec déjà en fin de semaine la rencontre avec Ludovic J., la lecture au Biplan et le 18, le printemps des poètes à Boulogne. Beaucoup lu aussi. Grâce en particulier à la préparation des rencontres de Boulogne aux Pipots. Et à la générosité de Freddy M. C'est lui qui m'a fait découvrir Mac Ilvaney et son Docherty. Trouvé dans ce dernier livre une phrase qui pourrait bien être une définition ou une explication de l'art et de la poésie tels que je les comprends :

La sensation que ses doigts lui transmettaient à cet instant ne devait plus jamais le quitter totalement, comme une brûlure qui assourdit tout contact ultérieur pour le réduire à une simple douleur ravivée, l'une de ces perceptions qui perdurent précisément parce que leurs vérités dépassent le champ de nos compréhensions rationnelles, elles n'en ont nul besoin, même si notre entendement reviendra à maintes reprises les illuminer pour en rendre les mystères plus intenses.
Donner la note d'une expérience vitale de présence/absence dans le monde, qui ravive l'expérience initiale et habite la sensibilité, la conscience, de manière durable, tout en dépassant le champ de la compréhension rationnelle, avec sa part d'étrangeté, d'obscurité, mais en s'éclairant aussi chaque fois d'une évidence intellectuelle qui n'en épuise pas le sens.

  21.

Comprendre que ce que le poète écrit, pas plus que ce que l'artiste peint, n'est nécessai-rement lisible, visible. Comme dans ce fond de tableau de l'Angelico à Cortone (Musée Diocésain) où les paroles , le dialogue entre Gabriel et Marie, dont la symbolique
est pourtant remarquable ici de subtilité dans sa disposition sur la toile
ne pouvaient à l'origine être lues par l'assemblée des fidèles, le tableau étant
installé sur l'autel. Eloigné d'eux. Il y a donc pour l'artiste à dire
pour d'autres que le public. Sinon à Dieu, à lui-même du moins. Comme
lorsque j'utilise l'expression de " mufles cadrés " à propos des
portraits de notables multipliés dans les palais vénitiens et
que cette expression renvoie pour moi à ce sens très
particulier que " cadré " présente dans l'univers
de la corrida où l'on parle au moment de
l'estocade, du matador qui cadre le
taureau. Ainsi le peintre a
cadré le puissant du jour
qui lui aura passé
commande. Avec en
perspective
toujours
la mort.
Grande
inévitable
estocade.
Georges

Guillain avec

l'écrivain algérien

Abdelkader Djemaï et

le jeune metteur en scène

Ludovic Longelin à Boulogne