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EXTRAITS
DE CARNETS DE BORD (2000 - 2002) |
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1.
Ma poésie n'est pas de l'ordre de l'expression. Donc de la
traduction. Est travail exploratoire.
Ma méthode : partir de quelques mots, d'une expression, lus, entendus ou bien
qui trottent dans ma tête et rassembler autour, ou seulement à côté, d'autres
mots, mouvements de langue, en me laissant porter par leur richesse de suggestion.
M'appuyer de plus en plus souvent sur l'ouverture que me donne le dictionnaire
: significations négligées sur le moment, oubliées, inconnues qui ouvrent
alors des pistes nouvelles, déplacent les perspectives, se mettent à constituer
des constellations de sens dans lesquelles commence à s'approfondir s'enrichir
la portée du poème.
Critères alors : avoir au moins une intelligence partielle de la cohérence
de l'ensemble et sentir en soi une participation émotive forte. L'une pouvant
éventuellement compenser l'autre.
Pense de plus en plus à un travail de modelage. Celui du sculpteur sur l'argile
ou la terre préalables . Avancée au début à tâtons. Angoisse à chaque fois
de sa médiocrité. De l'impuissance. Stupeur et jouissance finale d'y être
arrivé malgré tout. D'avoir su orchestrer tout ça. Et que ça, finalement,
sans le chercher, nous révèle si bien. Poème = révélateur car justement fondé
sur ce qui trouve en nous écho profond, non avoué directement, non superficiellement
conscient. Ecrire fait affleurer les couches de conscience enfouies. Comme
un peu autrefois, pour moi, les tarots. Méthode divinatoire de soi. Peut-être
aussi du monde.
2.
Besoin encore de m'inscrire
dans une tradition. De faire résonner la voix dans l'espace non d'une époque
fugace, oublieuse et légère mais d'un temps moins mobile ingrat et volatile.
Un temps qui soit plus vrai. Et qui résiste. Mais la condition est aussi de
ne pas imiter. Et simplement reprendre. N'est pas non plus naïvement de plaquer
une touche moderne. La solution est sans doute encore de s'efforcer de sentir.
Sentir au plus profond. Si la note est trouvée dans l'accord et dans la discordance.
Appartenance et liberté. Indépendance et reconnaissance. Entre l'apparente
sérénité conquise des grands textes, leur puissance d'exister, et le non moins
apparent désordre, arbitraire, des formules tentées. Ces formes qui aujourd'hui
s'imposent avec l'évidence d'un patrimoine universellement reconnu furent
précaires aussi, balbutiantes, osées.
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3.
Jusqu'ici, on est sorti
de l'école avec l'idée que l'artiste, et l'écrivain surtout, avaient vocation
à exprimer l'universel, et à réconcilier éthique et société. La grande figure
de Hugo et sa définition du Poète-Mage, ainsi que celle du Zola de J'Accuse
étaient, pour l'institution, les 2 grands référents sur lesquels appuyer cette
conception qui se voulait indiscutable.
Il semble qu'aujourd'hui on assiste à une dilution de cette image. D'abord,
dans la conscience de l'artiste et de l'écrivain lui-même. Il n'y a plus qu'Elie
Wiesel pour faire encore un peu semblant d'y croire. On a appris que l'art
et la littérature ne sont que des bricolages, soutenus par des appétits plus
ou moins féroces de reconnaissance, des procédures particulièrement complexes
de rééquilibrage psychologique pour certains et non des moindres, que le lecteur
aussi ne faisait que s'y lire lui-même, etc. au point que rabattue de plus
en plus maintenant sur l'individuel et sur la technique, la création voit
son espace redéfini. La mode aujourd'hui est d'y voir un espace de plaisir,
de jouissance, d'accomplissement de soi, ce qui bien entendu n'interdit nulle
intrusion dans le domaine éthique ou politique, mais en oblige à reconsidérer
la portée. Peut-être que dans le vide aussi du religieux, la littérature joue
pour certains le rôle que jouait autrefois les Exercices spirituels, rôle
de construction de soi par soi, pour mieux apprendre à résister au siècle
c'est à dire aujourd'hui au Monde. D'où, abstraction faite des considérations
alimentaires, la prolifération des ateliers d'écriture et la tendance à l'apparition
progressive d'un nombre de plus en plus élevé d'écrivants et de plus en plus
réduit, proportionnellement, de lecteurs.
Reste pour l'école alors à s'adapter. Faire entrer la littérature sous une
forme moins rigide. Impressionnante. Sacralisée. Y faire voir les jeux et
les enjeux. Mais aussi initier aux jongleries multiples des formes et des
sens. Montrer surtout, non que la forme c'est le sens comme on l'a répété
bêtement, mais que c'est par la forme que le sens est ou non opérant, qu'il
entre en nous et nous travaille. Considérer l'œuvre et même tout langage comme
un virus. Avec ses degrés de dangerosité, ses modalités de transmission, sa
résistance au temps, son champ d'action etc.
Les études de forme n'ont malheureusement rien à voir avec la triste " mécanisation
" de la littérature à laquelle nous avons assisté le plus souvent jusqu'à
présent. Ah, ce travail obligé sur les figures de style. Ces listes interminables
et leurs exercices joints, dans un bazar d'extraits dont pas un n'avait la
chance de pouvoir signifier vraiment. La littérature ne peut se limiter à
ses effets de surface, à son habillage poétique ou rhétorique. C'est qu'il
faut oser s'en prendre à la chair même, au souffle, à la respiration, à tout
son registre sourd qu'il faut donner à entendre, non pas uniquement sur le
mode intellectuel, comme on épinglerait des papillons. Non, un beau texte
n'est pas un texte mort. Il réclame qu'on le fasse revivre physiquement, émotivement,
charnellement en soi. Qu'on en éprouve en partie la passion, la tension, qu'on
en porte aussi la part d'inachevé, l'inédit, l'indit, qui l'amène à se fracturer
sur les bords du langage.
Le texte aussi n'est pas posé comme un objet de musée sur une console de marbre.
Il combat, se débat dans un champ bien précis : bloc d'énergie qui dit la
lutte avec le temps, le conflit des représentations, la sensation parfois
d'être étouffé par le langage, la nécessité alors de la provocation avec ses
issues quelquefois dérisoires.
L'école, quand elle ne se place pas délibérément au centre de tout ce jeu
de forces, conduit à la valorisation, pour le présent, d'une littérature de
connivence facile dont la preuve par excellence, est le succès rencontré auprès
d'elle par les fameuses Petites gorgées de bière , à une littérature idéologiquement
soumise et mollement contestataire, des positions prédigérées, " téléramatisées
".
Et c'est bien là la preuve de son inefficacité : dans ce fossé entre sa prétention
à se mesurer, pour le passé, aux plus grands textes de la culture occidentale,
et son incapacité à discerner pour le présent autre chose souvent que les
petits objets de mode, à s'affranchir aussi des diktats publicitaires.
Quelle aire sociale alors de réception pour une poésie de ce temps qui ne
soit pas alignée sur les attentes terriblement simplificatrices que jour après
jour modèlent les médias, si justement l'école n'agit plus, sinon sur l'ensemble
de sa population, mais même sur sa frange la plus avancée, les " littéraires
", comme un ferment d'exigence, les immergeant dans le sens, lui donnant tout
son relief problématique ?
On peut se montrer de plus en plus pessimiste. On voit bien monter de nouveaux
pans de poésie racoleuse. On voit bien le pari tenté par certains de la faire
mousser en spectacles ; lui donner ce caractère " convivial " hors duquel
aujourd'hui on semble renoncer à faire exister toute forme de création artistique.
Tout n'est pas forcément à jeter dans ces initiatives. Mais y est-on vraiment
si loin de ce petit " supplément d'âme " si fortement vilipendé, à juste titre
naguère, et qu'on réintroduit simplement sournoisement ainsi, sous la forme
laïcisée de la participation collective et du plaisir passager. Ce en quoi,
on ne fait que suivre la philosophie dominante de l'époque, c'est à dire les
lois fondamentales du marketing.
4.
On se souvient
que Mallarmé fixait à la poésie l'objectif (entre autre) de " suggérer l'idée
suave ". En termes platoniciens l'expression est peu intelligible : l'idée
étant précisément ce qui, par l'activité d'abstraction propre à l'intelligence,
s'est affranchi du sensible. Il n'y a pas en bonne philosophie, pour Platon,
et pour un strict rationalisme, d'idée suave. Mais c'est peut-être cela la
particularité de l'entreprise qu'on qualifie toujours de poésie. Alors que
tout le travail de celui qu'on appelle " intellectuel " est de s'arracher
du sensible pour atteindre à l'idée, celui du poète est au contraire de penser
à travers le sensible, par le sensible, non certes en habillant sa pensée
de rythmes et de sonorités agréables, ni en l'embellissant d'images, mais
en prenant directement corps et effet dans ce sensible.
5.
La difficulté est que précisément, il n'y a pas d'expression directe
du réel, et très peu même de l'affectivité .
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campagnes
proches
on parle
à petits coups lampant sec
des liqueurs de cassis au comptoir des bistrots
la chair ardente à barguigner confiante encore en elle
vents souffles et bouffées courbant rames rameaux
cernent lescarrés d'herbe tombent les fruits noircis les
linges suspendus dans les maisons voisines
ont l'air aussi de vouloir s'arracher de lorgner
les collines pays qui bouge éberlué
parmi ses barbelés et détalerait presque
à chaque petit verre
sans demander
son dû
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reste
après dans le noir de l'été
vieux
chat maigre flanqué hors - journée comme
une canne qu'on ébarbe et couleurs décampant
à toutes pattes vers d'autres feux des pailles
étables bien garnies du souvenir des bêtes élevées là
s'indignent alors dans les cours les coqs mais quoi
le ciel sert de cage aux oiseaux s'enroue tombe sur
nous surprend
la
pluie cajole au reste
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campagne
est le fond lent de la tristesse
un vrac aussi de fleurs roses fuchsias
par un gros jaune émoustillé l'employé
passe étudie la poussée blanche du trèfle dans
les herbes prépare ses combats mécaniques
tandis que sous ses pas craquent les trémières
brûlées on remise le temps le temps qu'un chien
perdu flaire un vélo d'enfant oublié là
pour d'autres jeux et l'après-midi passe entre
les branches chromées un bout de ciel jauni poissé d'
un peu de pluie
voyage
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Ces
trois poèmes sont extraits d'une suite parue dans Le Mâche-Laurier d'octobre
2000. Ils sont dédiés à Pascal Commère. |
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italiques
tellement
vous au bleu cœur
attendu de juillet ne portant sur vous belles qu'ombres dorées
qu'on dirait peintes bijoux bagues et soies [chairs
à la terre jetés froissées ainsi toutes les herbes où
faire vos seins se tacher vite de rouge vert fesses
se fendre comme pour éprouver la peine plus légère
d'attendre que passe après l'ennui de la morne raison
sur vos corps sus baisés vous caressées par cœur viendra
la journée longue où belles ne porter sur vous
que froid que neige bruine bas rouges vos
joues blanches
les os dessous
à foison
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aussi flopée d'oiseaux
par champs minces
funèbres messagers d'hiver
la terre à cru fouillant aux vers le noir des mottes tout
le soir engouffré déjà dans nos yeux lourds d'être quittés
si tôt par la lumière dire qu'on l'avait crue
les mains sur nous brûlantes la bouche agenouillée couvrant
de pur désir nos ventres et l'herbe bien lavée et fraîche pour
le jour et nous roulant en elle l'enfouissant sous ses ombres
quoi se referme alors qu'on est là dans ses bottes avancé
dans l'été frileux sous les collines et qu'on n'ose
approcher l'espoir déjà fauché d'une journée plus belle
à contempler comme au bord d'une obscurité d'où
crissent les corbeaux cailloux le chant sinistre
des corneilles
(romaines)
Ces
deux poèmes inédits sont dédiés à Jude Stéfan.
Quelques poèmes de la mer
parce
que c'est lumière
aujourd'hui
sur la ville elle éclabousse et le buste de la
mer surmontant tout l'audace alors qui donne envie de
mordre au goût salé s'élever dans les rues bien au-
dessus des tuiles rouges qui se balancent sur le port
oui ! quelle énergie mer inlassable rameuse a soulevé
nos ancres et pour les os blanchis ces hanches qui
émergent écume et bave et bras et muscles et sourire
venus
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si fraîche tant aimée
à pas lents
mais aujourd'hui frappée
sur enclume de gemme
effarouchée de mouches nuque basse ployée sous
brodequins de l'air idole blanche et nue devant
creusant les reins plantant sur nous sa fourche ô
traverses de craie entre les parasols leur avancée cupide
et loin dalle disjointe enfin
la mer
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n'est maintenant qu'un
point brûlant de briques
rouges d'où regarder à terre
l'éboulis des maisons sur la pente un peu raide et les
brebis fin août quand buissons de prunelliers ronces
laines s'empourprent et que la même défaillance le
même sursaut de lumière oui décevant et soutenant la
vue restent l'ardeur encore à se dresser du corps
loisible et nu la joie franche accueillie sans naufrage
à bon port
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mugis sel et dessous
roule nos corps de
plage vague ô longuement assouplie
des dunes mufles d'écume au fond paissant le bleu
miroitement partout de la lumière et pour conduire à
l'eau ce troupeau d'heures calmes marque ce jour
intense consenti là dans les orpellières du soleil brun
des joncs
sable durable de la
mer
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abonde alors
en sel jatte large
et vent frais
sur la mer un soir aspirant ciel et terre
innombrables marées dans une vie moins difficile à la
terrasse des cafés baigneurs mêlant leurs ombres à
d'autres ombres balnéaires écroulant dans le noir le
poids terrible des bastions brise à venir
puis grain
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et versé
soigneusement le vin
sur les racines aurons membres
de bois serons rhubarbe noisetiers et jardins sur la mer
en longs longs coquillages striés par chaque brèche des
pavés ornière épine ou ronce puis rejoints par la nuit
dans l'orgueil de marcher de reconstruire l'autre
harmonie du monde alors tangage imprévisible et
rafales roulis la terre bonne à boire aussi à s'asseoir et
souffler
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Extraits,
dédiés à Pierre Dhainaut, de comme existé… (Ecrit(s) de Forges. |
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6.
Pensé pendant
une bien longue nuit d'insomnie, avant-hier, au caractère tendu de mes textes.
Tension entre d'une part une poétique de la dispersion, du heurt (le travail
de collage dans l''hiver est... : manière d'inventer l'instant comme aussi
décomposé par le temps large et l'espace exagéré, vertigineux de la conscience
à certains moments de sa lucidité) et d'autre part, une poétique de la concentration,
du bloc (comme existé. : exigence inverse s'efforçant de faire entrer tout
ce débordement d'expériences incontrôlables dans un bref moment de style qu'on
voudrait impeccable, transparent et qui n'est au mieux que candide ou beau
et sans doute intellectuellement innocent de la pire et plus ridicule manière
qui soit.)
L'autre tension que voient aussi, mais en l'expliquant mal, A. et D., vient
de l'affrontement entre le style qu'on dit habituellement " poétique " (richesse
métaphorique et soulèvement mélodique, il faudrait plutôt dire phonique ou
phonétique) et ce que A. appelle le neutre, c'est à dire une écriture plus
blanche, qu'on dira prosaïque. Je ne cherche pas ma légitimation dans les
modes qui poussent aujourd'hui justement à cette écriture basse et hygiénique.
Dont je comprends bien les fondements. Et à quelles nécessités de décrassage
collectif elle pourvoit. Et personnel aussi. Je pense que quelque chose de
plus profond m'empêche de renoncer à ces beautés anciennes, à ces splendeurs
transmises. Quelque chose qui me pousse à les affronter à la prose meurtrière,
imbécile du monde, comme un vivant reproche. Non certes pour enjoliver les
choses et chercher à mon tour à charmer. Mais pour provoquer par cela du malaise,
mesurer poétiquement, stylistiquement, la distance qui nous sépare en fait
à l'intérieur, de nos objets proclamés d'admiration, qui nous éloigne de tous
les paradis revendiqués qu'ils s'appellent "beauté", "art", "amour",
"progrès", "Homme", ou bien "vérité".
Je voudrais qu'on sente ce qu'il y a de profondément désolé dans ce dire.
Avec peut-être un fond de jouissance amère à décevoir et tromper. A me décevoir.
Me tromper ?
6.
Corps de la poésie ou poésie du corps ? (pour une intervention à la SGDL)
Il existe assurément
un corps de la poésie. Corps qui à la fois la révèle et qui se constitue obstacle.
Je veux dire pour commencer qu'il y a une présence matérielle de la poésie
qui peut arrêter le regard. S'insinuer musique ou pas, sonore en tout cas
par l'oreille. Il existe donc bien une présence sensible de la poésie, qui
est comme son enveloppe charnelle de langue, le halètement plus ou moins régulier
de son souffle. La hauteur plus ou moins sourde et claire de sa voix.
Peau-ésie donc !
Savoir ce qu'on fait
alors de cette peau. Comme en amour, la peau est cette réalité tangible donnant
forme à la main qui caresse, communiquant frisson, plaisir extase etc. , ce
complexe de lignes s'imposant au désir. Mais qu'on cherche inévitablement
à mordre poussé qu'on est par un besoin de possession plus douloureux et plus
avide. Au delà de la peau. Je mords le corps de ce poème car sa chair en s'offrant
se dérobe, sa peau en m'attirant se révèle inéluctablement barrière, me rejette
à ma propre finitude d'être cloisonné dans ses sens, à jamais dissocié des
autres et du monde.
J'écris.
En écrivant, j'ai l'illusion,
créant ces corps d'échapper un instant à cette solitude. J'habite un moment
ce corps autre. L'habite au point de décider moi-même de ses courbes et de
son volume. Au point de m'y sentir inclus plus profondément encore que dans
les vagues contours de mon existence quotidienne. Expérience alors extraordinaire
par le détour du corps du texte de se donner plus largement à être. Une épaisseur.
Cette épaisseur de conscience
que me procure le travail du texte est montée vers le sens. Portée par le
désir d'un corps. Le plaisir ici qu'il génère. Corps mis à nu, toujours plus
nu dans sa musique et la mise à vif de sa langue. On y pénètre happé qu'on
est par sa force, fasciné par l'éclat de sa peau, de sa lettre entr'ouverte.
Une illumination brève. Car après tout se retire. Le sens n'est donné que
fuyant. Passager. Transitoire. A la mesure de l'embrasement, le gris de la
cendre qui reste. Notre mémoire est faîte de toutes ces poussières, ces reliques
nuptiales. On pense, on regarde, on ressent, disserte après sur ces tombeaux.
Platitude.
Oui platitude alors
du sens, des sens dont la conscience raisonneuse ou l'esprit à lui-même présent
s'encombrent. Toujours à la surface mais tangible du monde. Et qui rassure.
On cause.
Inquiets parfois. Impatients.
De solitude et d'interrogation.
Et de retrouver l'énergie, dans la beauté du texte et de ce tout qu'on sent
autour qui nous échappe. De pratiquer ce corps à corps désespéré de vivre.
Qui est le manque.
On cherche alors de
nouveaux feux.
On souffle aussi sur d'autres cendres.
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Poèmes de la marche en montagne et d'ailleurs
s'avancent au pas
des randonneurs
ouvrant éventails
de vallées espérances flexibles
et venues de très loin des marches du silence âmes
parmi les très limpides et les irréprochables
tout au bord de la terre concilier
la marge de leur cœur
et son bâton ferré
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et bleu d'on ne sait
plus quel froid maintenant
qui rappelle
une maison très au-dessous
déjà avec sa route
qui s'écarte et tourne dans nos pas lentement maçonnée
quand tout dans le matin porte vers les hauteurs
un sac lourd sur le dos la pierre aussi qui époumone
et dans la tête un vers lointain qu'on se répète
e au bruit de l'eau tandis qu'on regarde le monde
ou sa surface
en reculée
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même assis sur la
pierre elle est chaude polie
pourtant par l'eau
glacée - posée devant la pointe
d'un bâton de marche qui résonne à l'avancée
toujours plus rude ou entêtée de pins teigneux
juste le temps de prendre souffle avant de s'éloigner
et d'emprunter peut-être encore une autre force
et qui rassemble à l'usure immobile des choses
leur ombre qui grandit
quand on tourne le
dos
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y aurait-il un
air aussi pour cette solitude
qui conduit
à marcher sur des vents sur des sables
à juste un peu raviver par des pas ce qu'on voudrait
savoir mais autrement du monde et pousser
quelquefois comme aujourd'hui la porte d'air
écaillée restée bleue des collines et ne plus s'y sentir
étranger maraudeur malhabile à reprendre les mots de
ceux qu'on aime et s'y réaccorder puis s'installer
dedans sans s'y laisser tomber pareil à cette pluie qui
nous parle tout bas mais sans révérence excessive des
sombres villes où nous sombrons
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de roches grises en
pierriers
chemins d'os ( ou
d'hommes de charrons )
mais cette fois autrement dur ces mâchoires
d'un coup qui se referment comme un porche
poids d'air immense avant que la bouche n'aspire
qu'on ne parvienne enfin à redresser le corps
s'emporter hors du rouge âprement se remette
à marcher se penser comme si rien de tout cela
n'existait et ne roulait en nous
sourdement sans essieu
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basses criblées insolemment
de chardons
ou d'épines
et là soudain sur les
hauteurs fouillis d'herbes
de miels on marche encore au bout dans un bruit
d'eau de gourdes et de pierres qui grènent
entre l'abrupt enfin du ciel l'ombre lente qui suit
le pas brûlant voulu solaire attentif à braver
cette bourrade énorme de matière autour
rugueuses les abeilles
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corps aujourd'hui sincère
et rude
parmi les bêtes monté
droit dans l'espace capable
où tournent longuement quelques oiseaux criards
( pillards ? ) l'horizon bute là à ras de ciel et de fatigue
on se déplace dans la masse quand même
heurtés heurtant puis avivés cognant la nuque
un bleu dur bien rincé
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marchant
nous n'usons pas la
terre ne fatiguons
ni l'air ni le soleil l'espace où nous entrons
ne le déplaçons pas mais sommes à cet instant
parcelle aussi du feu caillou roulant du sol
puis atteint le sommet grande paroi de souffle
ailes d'oiseaux planant heurtant
les madriers de l'air
tout ensemble marchant
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et sans cesse avançons
et toujours
immobiles les arbres
où nous entrons
chacun portant sa propre histoire et pas plus
étrangers pourtant que n'importe quel mot
dont on ne penserait jamais à rechercher le sens
si bien connu croit-on dans aucun dictionnaire
on fait confiance on sait que chacun d'eux
est à sa juste place que la forêt accorde
et ne dérobe rien qu'au moment de sortir
le monde reprendra qu'il y aura des rues
des foules et des vies et des vies sur des vies
qui croiront exister sans risquer le silence
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simplement c'est cela
partir à la rencontre
être ne pèse pas on
n'oublie pas pourtant
ce qui se passe en bas ni l'impatience des journaux
la patience des morts on se retire seulement
de sa propre laideur pour accepter
au long d'un vrai chemin de cette haie de mûres
un lieu que l'on invente qui rétribue le pas
et continue la terre incertaine autrement
toute forme alliée
extraits,
dédiés à Bernard Vargaftig,
d'un recueil à paraître : Fanes ou bien des simple.
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